Retour sur un monde que nous ne connaissions pas

ou bienvenue aux confins de l'europe

19 décembre 2017

Par hugo et lucas

Trois pays en un seul article, c’est long, mais c’était la seule façon de raconter les choses proprement. Car sur cette partie du voyage, les choses se sont tellement mélangées, qu’elles en sont devenues indissociables…

Arrivés au bout de la Turquie, nous avons pris un bus qui devait nous faire passer la frontière et nous amener jusqu’à Batoumi, première grande ville géorgienne. Et c’est à partir de là que l’improbable nous est tombé dessus, de façon continue jusqu’à l’avion pour Israël (oups, spoiler). Nous descendons donc du bus au poste frontière, pour constater que celui-ci fait demi tour, car il n’a pas le droit de passer la frontière… Fichtre ! Nous voici bloqués en territoire inconnu, sans pouvoir ne serait-ce que lire les horaires de bus, en alphabet géorgien. Ce qui ne nous empêche pas de découvrir que la pinte de bière est ici à 80 centimes d’euro. De quoi attendre le prochain bus de façon, disons…. plus sereine. La route vers Batoumi nous marque. Ce ne sont plus les routes européennes, mais des endroits où le bus doit slalomer entre les vaches, les nids de poule et les piétons du bord de route…  Et soudain, Las Vegas. Maison construite sur le toit, gratte-ciel avec grande roue intégrée, casinos, voitures de luxe qui slaloment entre les vaches et les nids de poule. Et toujours cette bière incroyablement pas chère… La folie. Même prendre le bus relève de l’aventure !

Nous décidons de faire un peu de tourisme. On se décide pour [nom du site]. C’est notre aubergiste qui nous a refilé le tuyau. Un coin magnifique, une petite heure de transport. Un plan si simple. Qui a muté on ne sait trop comment en véritable quête. L’aubergiste griffonne un nom en géorgien sur un bout de  papier, dans un alphabet inconnu, et nous donne notre première mission. Nous devons explorer la ville, jusqu’à trouver une place, on ne sait pas trop où, sur laquelle passe la majorité des bus. Ici, pas d’arrêt défini, pas de gare, pas d’horaire. C’est là le début de notre deuxième mission : trouver l’homme au chronomètre. Tel Néo qui dans Matrix doit suivre le lapin blanc. On ne sait pas qui c’est, ni à quoi il ressemble. Alors on regarde, on tourne, on observe. Et on l’aperçoit finalement. Assis sur une chaise, au bord de la route. Est-ce lui ? Nous n’en savons rien. Nous prenons le risque de lui montrer le bout de papier. Le doute plane… Entre nous, pas de mots. La communication se fait par le regard. Et après quelques échanges visuels intenses, l’homme au chronomètre se lève. Nous le suivons sur quelques mètres, vers une voiture aux vitres sales, sur lesquelles, du bout de son indexe, il dessine un mystérieux 72… La ligne 72 ! C’est là la suite de notre mission. S’ensuit une longue attente. Les minutes passent, les bus circulent. Mais jamais le 72. Ici, pas d’arrêt défini, pas de gare, pas d’horaire. Notre bus arrive finalement. Et ce n’est qu’une fois à l’intérieur que nous réalisons que nous ne savons pas où descendre ! Notre voisin nous aidera en ce moment difficile. Et qui croirait que l’heure de bus ne serait pas haute en couleur se trompe. Les Géorgiens ont une vision plus souple du transport en commun. Ils servent également de services postaux, de transport de poulets et de trafic en tout genre. À chaque arrêt, c’est un ballet de caisses de légumes, de colis, de petites ventes et on en passe. Le chauffeur ira même faire quelques courses dans une petite épicerie du bord de route ! Puis, [nom du site], enfin ! Un site touristique majeur de la région. Il est constitué d’une superbe cascade, d’un pont de pierre au dessus d’une rivière et de quelques stands de produits régionaux. Il est curieux de voir que, dans un petit coin isolé dans une vallée, il n’y ait pas de petites maisons individuelles mais d’énormes blocs de béton style HLM communiste. Mais, le voyage à lui seul valait le détour. D’autant que le retour sera également rocambolesque ! Nous montons dans un bus plein, et nous préparons mentalement à affronter le trajet, mais debout cette fois ! Sauf que le bus est obligé de s’arrêter toutes les dix minutes, à chaque point d’eau, pour refroidir le moteur. Alors tout le monde descend, boit un peu à la source, sur laquelle il y a toujours un verre à disposition de tous. Toute une histoire… Nous séjournerons deux nuits à Batoumi, avant de filer vers notre premier contact : Roma. 

Roma habite Tbilissi, capitale géorgienne. Notre bus arrive en début de soirée, et nous rencontrons notre hôte non loin de notre arrêt de bus. Et il a fait les choses bien. Il vient accompagné d’une amie à lui, qui fera la traduction en anglais. Il enchaîne immédiatement avec une visite guidée de sa ville, qu’il connait comme sa poche. À partir de ce moment, il nous est interdit de payer quoi que ce soit. Les spécialités culinaires vendues en street food, les billets de transport en commun, la nourriture, tout. Vraiment tout. C’est assez incroyable, si l’on se rappelle que Roma, nous le connaissons parce que le cousin de Lucas connait une Arménienne qui connait un Géorgien… Nous serons logés chez Roma, qui partage un appartement avec sa tante. Tbilissi est une ville à taille humaine, qui allie modernisme et tradition. Il y fait bon vivre. En plein centre ville, on trouve des mélanges d’immeubles flambant neufs, à côté de maisons plus traditionnelles. Des bains d’eau chaude naturelle jouxtent des bars branchés. Et les routes, plus ou moins entretenues, sont toujours aussi chaotiques à l’usage. Roma est journaliste, et bourreau de travail. Sa journée de travail finira à 20h, ce qui ne l’empêchera pas de nous emmener faire les courses pour le festin du soir. Même les supermarchés sont différents ici. Tout, ou presque, y est vendu en vrac. Les farines, les céréales, les biscuits… Tellement moins de plastique ! On commence la cuisine vers 23h. Et entre le poulet entier cuit dans une poêle, les beignets fris et les amuse-bouches, il y a de quoi faire. Nous finirons de manger à 2 ou 3h du matin. Au bout de notre vie, mais heureux. 

Ce repas sera également le temps pour nous de changer de plan. Nous voulions continuer plus à l’Est pour aller en Artsakh. Mais, nous l’avions mal compris, cette région est en guerre avec l’Azerbaïdjan. Il nous est donc impossible d’emprunter cette voie. La seule solution dont nous disposons est de bifurquer au Sud, de traverser l’Arménie sans trop la visiter, d’atteindre l’Artsakh et de repasser par l’Arménie au retour. En route donc ! Roma nous négocie les prix pour le minibus collectif, le marshrutka, que nous utiliserons souvent.

Les paysages sont vraiment magnifiques, entre herbes des steppes et montagnes, sur des petites routes sinueuses. Nous rencontrons un homme dans le bus. Un cordonnier, un artiste des chaussures en cuir de crocodile. Il essaye de retranscrire au travers de ses chaussures, ce qu’il voit dans le cosmos et les étoiles, et nous entretient sur le rôle de la vie sur Terre. Enfin, d’après Google Trad, parce que nous ne parlons pas bien géorgien… Il faut avouer qu’entre le mal des transport, les approximations de Google Trad et le mauvais réseau, c’était une conversation épique ! La route nous fait passer le long du lac Sevan. Une des merveille d’Arménie. Pour la 1ère fois depuis bien des années, il n’a pas été pris par les glaces. La légende raconte que [voir carnet]. Au loin, les monts Ararats, sur lesquels Noé a posé son arche. Le monde ici n’est plus le même. Les produits sont rarement industriels, et les congélateurs peu présents. Alors tout est fait sur place. Même dans ce que nous pourrions appeler des aires de route nationale. Le pain par exemple. Un boulanger y fait cuire du pain en permanence, dans un four creusé dans le sol. Il y colle le pâton sur les parois, pour le récupérer quelques minutes plus tard. Un pain incroyablement bon ! Nous arrivons à Erevan au bout de quelques heures sur des routes sinueuses et remplies de nids de poule. Nous commençons à avoir le coup de main pour les transports collectifs. Aussi, nous demandons à notre chauffeur de nous arrêter où nous le voulons. Il se gare en double file, aucun souci. Nous n’y séjournerons qu’une nuit. Le temps pour nous de rencontrer Tigran. Rencontre qui a failli tourner court, puisque nous nous sommes trompés sur le lieux de rendez-vous, et que Tigran n’avait pas de téléphone sur lui ! Nous finissons par le croiser dans les rues, alors qu’il partait du point de rendez-vous, las de nous attendre. Un miracle ! On décide de se voir davantage au retour d’Artsakh. Le lendemain, notre aubergiste nous réserve un taxi pour la gare routière. Nous apprendrons qu’il nous aura fait payer 4 ou 5 fois le prix usuel… Tiens ? Il va falloir apprendre à nous méfier ! Nous montons alors dans le bus, direction le pays inconnu…Il faut avouer que l’Artsakh, ça a été dépaysant…. Nous cherchions l’authentique, et nous l’avons trouvé. Il est difficile de décrire en quelques lignes ce pays. Nous manquons de repères, nous manquons de mots. Il faudrait un livre pour établir une bonne mise en contexte. Le trajet en bus, une fois de plus, nous a offert son lot de péripéties. Plaçons le décors. Nous sommes au milieu d’un paysage montagneux. Au loin, quelques névés résistent à l’été qui se rapproche doucement. Proche de nous, l’herbe est rase, parsemée de petits arbres épars. Il pleut. Le long de la route court un immense tuyau jaune, qui ne semble pas avoir de fin. Il court le long de la route. Contourne les maisons, parfois par le dessus, parfois par l’arrière. De temps en temps, il s’élève au dessus de la route, pour laisser l’accès de quelques champs aux machines agricoles. Notre seule activité consiste à regarder le paysage défiler. Le chauffeur s’arrête près de quelques maisons. Nous avons crevé. Quelques hommes prêtent main forte, et nous explorons les lieux, le temps de faire la réparation. Nous sommes à côté d’une pisciculture de poissons-chats. Un mets qui semble très apprécié ici. Puis nous repartons admirer le décor. Nous nous arrêterons également, peu avant d’arriver à Stepanakert, la capitale, dans une boulangerie. Tout le monde descend y acheter son pain. Enfin, ses galettes plates. Deux femmes y travaillent, à genoux sur le sol de béton. L’une étale la pâte avec son rouleau. L’autre colle les galettes ainsi formées dans un four, creusé tel un puits. Nous essayons d’en demander le nom . Nous nous retrouvons avec un lot de galettes offertes par notre voisine de bus. Ici, personne ne parle anglais. Nous finissons par arriver à destination. Nelly, qui sera l’organisatrice en chef de notre passage en Artaskh, nous a trouvé un hôtel pour le séjour. Nous nous dépatouillons pour y arriver sans avoir recours aux chauffeurs de taxi qui nous ont sauté dessus à notre arrivée. En même temps, une capitale de 55 000 habitants, ça se laisse parcourir à pied ! Nous avons rendez-vous avec elle le lendemain matin. Alors nous décidons d’explorer un peu la ville. Nous entendons parler d’un bar. Le tout premier. Un bar légendaire, qui date tout de même de 1991 ! Nous en trouvons l’entrée, cachée entre quelques palissades de bois en périphérie du centre ville. Lorsque nous en ouvrons les portes [ou alors il fallait frapper pour que l’on vienne nous ouvrir je sais plus !], nous basculons dans un autre univers. Celui des USA des années 70. Affiches de rock de partout. Un piano et une moto dans le bar. En discutant avec le patron, nous apprenons que ce bar n’est pas si vieux, mais que sa création a été faite dans un esprit un peu rebelle. La société de loisirs n’existe pas trop ici… Alors laissez-nous vous dire que c’est une atmosphère incroyable qui règne en ce lieu. Nous en profitons pour discuter avec un groupe de jeunes à la table derrière nous. Ils ont 20 ans. Et ils nous racontent la guerre qu’ils ont vécue. Le conflit de 2016 contre les Azéris. Tous ont perdu un proche. Et la plupart ont déjà tiré ou tué un homme. On faisait quoi déjà à 18 ans ? Ah oui, on passait le bac et on râlait sur nos parents. On finira la soirée par un visionnage des photos du patron, tous groupés sur la même table.unes de ses élèves de français (Oui que des filles. Oui c’était un moment difficile. Oui nous avons risqué nos vies !), elles nous amènent au fin fond de la montagne. Nous allons voir [Grandmère je sais plus qui]. Elle nous montrera la cuisine traditionnelle, dans une vielle casserole de 100 ans ! Et nous y apprendrons la recette des fameux Jengyalov hats… C’était une journée très chaleureuse. Rires, découverte de l’autre, incompréhension du langage. Tout ça était hors du temps et du monde. Une des filles est également guide de montagne, alors elle se propose pour nous emmener le jour suivant dans des gorges magnifiques. Nous acceptons avec plaisir. Et nous pouvons vous assurer que la balade valait le détour ! Formation géologique rare, balade sur un petit chemin escarpé taillé dans la falaise, grottes et habitations cachées. C’était le programme. C’était dingue. Le soir même, nous avons rendez-vous avec une partie des filles. Elles tenaient à nous inviter, pour continuer la cuisine avec d’autre amies à elles qui n’avaient pas pu venir avec nous. Encore de chouettes moments de partage. 

Notre séjour dans ce pays inconnu se finira à Şuşa (Chouchi en français), l’ancienne capitale culturelle. Nana nous a donné le contact d’une de ses amies sur place, qui tient une maison d’hôte avec sa mère. Alors nous allons la voir. Et nous comprenons pourquoi le terme « ancienne » s’applique à Şuşa. C’est une ville fantôme, passée de 20 000 habitants à moins de 3 000 à la suite de bombardements et d’exodes. Mais les photos seront bien assez éloquentes. Notre hôte sera une fois de plus admirable. Et nous serons reçus comme des rois. Avec de nouvelles recettes à la clé ! Puis il est temps de prendre le bus pour aller vers l’Arménie. Et comme de coutume, le transport n’est pas dénué d’aventures ! Le chauffeur, après s’être arrêté pour acheter des fleurs à une jolie Russe qui voyageait avec nous, fait halte au bord d’une fontaine, à quelques centaines de mètres du no man’s land entre l’Artsakh et l’Azerbaïdjan. Nous discutions football lorsque son ton a changé. Après discussion avec quelques hommes, il nous annonce que des snipers azéris ont été repérés dans le secteur. Alors on remonte dans le bus en urgence, et notre chauffeur se met à rouler vite. Vraiment vite….

C’est ainsi que nous sommes arrivés à Erevan, pour la deuxième fois. Un court séjour, juste le temps de visiter un peu la ville, et de rencontrer deux amis de Nana. L’Arménie, nous la visiterons avec un Russe. Il s’appelle [comment il s’appelle ce con déjà ?]. Outre une négociation magistrale des prix des marshrutka, il nous a également fait profiter de son séjour. C’est vraiment une vision différente du pays que nous avons eue. Sans la barrière de la langue et en connaissant les codes sociaux, nous avons pu voir les locaux se montrer sous leur vrai jour. Et le voyage n’en a été que plus intéressant ! Il était content d’avoir de la compagnie dans son voyage solitaire. Et nous étions contents de nous laisser porter par ce jeune homme d’une vingtaine d’années. C’est avec lui que nous avons visité le lac Sevan, dans un froid pas possible, et que nous avons failli être mangés par des loups dans une forêt arménienne ! Il faut dire que la randonnée a été un peu plus longue que prévue, et que le Russe s’est avéré moins endurant qu’escompté… Toujours est-il que nous avons fini notre marche sans vraiment savoir où nous étions, au crépuscule, dans une forêt réputée truffée de loups mangeurs d’hommes. Ambiance ! Pour se remonter le moral, la décision est prise de manger un kebab local. Mais attention ! Une fois de plus, tout est différent de ce que nous connaissons. La viande est coupée à la hache sur la carcasse de l’animal, puis cuite au feu de bois surchauffé à l’aide d’un sèche cheveux. Et en attendant que ça cuise, le patron nous paye une tournée de son vin fait maison. Le service est également différent. Tout est disposé sur des tranches de [le pain tout plat dont j’ai oublié le fucking name] et chacun pique les morceaux de viande au milieu. Puis nous prendrons le lendemain un dernier marshrutka, pour retourner en Géorgie. Peut-être le plus beau. Sur une route perdue au milieu des steppes. Une vielle ligne de chemin de fer qui longe la route au loin. Parfois un troupeau au beau milieu des rails. Nous croisons les vieux véhicules militaires russes, devenus civils. Nous ne nous arrêterons pas. Impossible de prendre des photos. Quelle frustration. Cela fera partie des souvenirs que nous garderons pour nous… Notre retour en Géorgie sera très bref, le temps d’attendre l’avion une demie journée. Nous en profitons pour revoir Roma une dernière fois. Et dans toute sa générosité, il aura fallu négocier avec lui pour qu’il ne nous offre pas les souvenirs que nous avons voulu emporter avec nous ! 

Puis il est l’heure de voler vers notre dernière étape…

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